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Histoire de l'ile maurice
Une carte de 1153, dressée
par le célèbre géographe arabe, Al Sharif el-Edrissi, montre que les trois
îles des Mascareignes portaient les noms de Dina Arobi (île Maurice), Dina
Margabin (île de La Réunion) et Dina Moraze (île Rodrigues). Mais les Arabes
ne restèrent pas longtemps aux Mascareignes dont le nom vient d'un navigateur
portugais: Pedro de Mascarenhas. Ce dernier découvrit l'île Bourbon (aujourd'hui
l’île de La Réunion) en 1505; Diégo Fernandez Pereira découvrit en 1507
l’île Maurice et l’île Rodrigues, mais c’est Don Diégo Rodriguez qui donna
son nom à cette dernière en 1528. Pour les Portugais, les îles de l’archipel
des Mascareignes servaient simplement de relais et de centre de ravitaillement
sur la route des Indes. Ils n’occupèrent jamais les Mascareignes.
La période hollandaise (1598-1710)
C’est en 1516 que les premiers
Hollandais débarquèrent à l’île Maurice. Ils ne purent vraiment coloniser
l’île à ce moment-là, car les esclaves amenés d’Afrique s’étaient enfuis
dans les montagnes dès leur arrivée: ce furent les premiers esclaves marrons
de Maurice. Afin de rentabiliser leur nouvel établissement de l'île Maurice,
les Hollandais développèrent vers 1641 le commerce des esclaves en provenance
de Madagascar. Cependant, peu d'esclaves malgaches furent acheminés vers
Maurice durant l’occupation hollandaise.
En 1598, une escadrille hollandaise, sous les ordres de l’amiral Wybrand
Van Warwyck, aborda l’île Maurice qui fut nommée Mauritius en l'honneur
du prince Mauritius Van Nassau de Hollande. Une petite colonie de colons
venus des établissements hollandais du cap de Bonne-Espérance s’installèrent
avec des esclaves d’origine africaine. Au lieu de faire fructifier leur
nouvelle colonie, les Hollandais se contentèrent de piller la faune (d’où
l’extinction, entre autres, du célèbre dodo, une sorte de gros pigeon qui
aurait abandonné ses ailes et aurait pris du poids en l'absence de prédateurs)
et la flore (causant en particulier l’épuisement du bois d’ébène). En revanche,
les Hollandais introduisirent la canne à sucre et importèrent des cerfs
de Java, mais ils quittèrent l’île avec leurs esclaves en 1710 à la suite
de graves sécheresses et de terribles ravages des cyclones.
La colonisation française (1715-1810)
Abandonnée par les Hollandais, l'île Maurice devint une possession française
en septembre 1715 lorsque Guillaume Dufresne d'Arsel l’aborda, en prit possession
et la nomma «île de France». Les premiers colons français arrivèrent en
1721 au moment où l’île était administrée par la Compagnie des Indes orientales
(de 1722 à 1767). On sait que, pour concurrencer les autres pays européens,
Louis XIV et Colbert avaient créé la Compagnie des Indes orientales en 1664.
Afin d’attirer des capitaux, ils lui avaient accordé un monopole commercial
dans l'océan Indien pendant 50 ans et lui avaient cédé la souveraineté sur
Madagascar ainsi que sur les îles voisines et les futurs territoires à conquérir.
En 1725, les Français annexèrent l’île Rodrigues qui fut occupée en permanence
à partir de 1735. Rappelons, par ailleurs, que l’île Bourbon (appelée aujourd’hui
La Réunion) avait reçu ses premiers colons en 1665 (rappel de la carte 1).
Dès le début de la colonisation française à l’île de France (Maurice), surtout
entre 1721 et 1735, quelques centaines (entre 400 et 600) d’esclaves en
provenance du Sénégal et de la Guinée arrivèrent à l’île. Depuis le 28 août
1670, à la demande du ministre Colbert, le Conseil d'État du royaume avait
officialisé la pratique de l'esclavage en France. Aux Antilles, l’esclavage
avait vite assuré la prospérité économique de ces régions. En mars 1685,
était proclamé le fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée
à réglementer et à tempérer le régime de l’esclavage, et précisant les devoirs
des maîtres et des esclaves. On le sait, ce Code Noir, qui resta en vigueur
dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition
définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté, les exploitants
n’en ayant fait bien souvent qu’à leur tête.
En 1723, le célèbre Code Noir de 1685 fut adapté à l'usage des Mascareignes
et les lettres patentes de Louis XV, en forme d'édit, furent enregistrées
à l’île Bourbon (La Réunion) dans la ville de Saint-Paul, le 18 septembre
1724, par le Conseil supérieur de Bourbon. Ce nouveau Code Noir adapté à
la situation de l’île Bourbon (La Réunion) et de l’île de France (Maurice)
favorisa, dès 1725, l’arrivée de milliers d’esclaves qui venaient en majorité
de l’île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café
et les plantes à épices. Cette main-d'œuvre abondante paraissait nécessaire
pour permettre à la Compagnie des Indes orientales de poursuivre l’expansion
économique de l’océan Indien.
C’est en 1735 que l’île de France (Maurice) commença son véritable développement
avec l’arrivée de son plus célèbre gouverneur: Bertrand-François Mahé de
Labourdonnais, nommé par la Compagnies des Indes orientales; il dirigea
la colonie de 1735 à 1746 et fonda la ville de Port-Louis.
Mahé de Labourdonnais fit prospérer l'île de France (Maurice) avec la fondation
de plusieurs villes dont Port-Louis, la construction d’édifices administratifs,
de magasins, d’entrepôts et de casernes militaires. Il favorisa l'exploitation
des forêts pour le bois d'oeuvre (et des chantiers navals), la production
de la canne de sucre ainsi que la culture du café, de l’indigo et du poivre.
Port-Louis devint le chef-lieu des établissements français de toute la région.
Pendant que l’île de France (Maurice) ne comptait que 1000 habitants, l’île
Bourbon (La Réunion) en comptait 8000 (dont 6000 esclaves). À partir de
1735, le gouverneur Mahé de Labourdonnais fit peupler l’île Rodrigues, avec
comme mission le ramassage de tortues et leur chargement sur les bateaux
de la Compagnie des Indes orientales. Rodrigues connut son véritable peuplement
à partir de 1760. Une garnison française y résida même en permanence; l’île
comprenait alors des colons blancs et des esclaves. En 1767, sous l’administration
de l'intendant Pierre Poivre (1767-1772), on recensait à Rodrigues encore
seulement 32 habitants: 4 Français, 2 Blancs créoles de l’île Bourbon (La
Réunion), 16 Malabars libres et 10 esclaves.
Grâce à Pierre Poivre, le «commissaire ordonnateur» et l’intendant général
des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion), l’archipel des
Mascareignes devint une colonie prospère, organisée et enviée par les Britanniques.
Poivre avait introduit l'imprimerie à l’île de France en 1768 (l'Imprimerie
royale de Port-Louis) et, comme il était botaniste et membre de plusieurs
académies de sciences, il avait acclimaté sur les îles de l’archipel quantité
d’épices (dont, bien sûr, le poivre, mais aussi la girofle, la muscade,
la cannelle, etc.) et des dizaines d'espèces végétales; il avait également
favorisé la culture des arbres fruitiers et fut même l'auteur des premières
lois sur la protection de la nature; c’est à lui que les Mauriciens doivent
le célèbre jardin de Pamplemousses, qui abrite des nénuphars géants et plus
de 60 variétés de palmiers. De plus, Poivre assainit le climat moral et
social des Mascareignes en améliorant le sort des esclaves dans tout l’archipel.
La population augmenta à l’île de France (Maurice): de près d’un millier
d’habitants en 1735, elle atteignait en 1767 les 20 000 habitants, dont
15 000 esclaves.
Les historiens ont d’ailleurs établi que la période d’émergence du créole
mauricien se situait entre 1721 et 1769. C’est ce qui expliquerait que le
créole mauricien d’aujourd’hui contient encore des mots d’origine sénégalaise
provenant en réalité de la langue wolof. Ce créole contient en outre de
grandes quantités de mots malgaches et comoriens, car un grand nombre d’esclaves
furent importés aussi de l’île de Madagascar et des Comores.
Le 27 juillet 1793, la Convention de Paris proclama l'interdiction de la
traite et, quelques mois plus tard, le 4 février 1794, celle de l'esclavage.
Le décret prescrivait «l’abolition immédiate», mais ne prévoyait aucune
disposition sur le dédommagement des propriétaires ou sur l'avenir des «populations
libérées». L’Assemblée coloniale de l’île de France (Maurice) se prononça
contre ce décret et réclama avec insistance à la Convention sa suppression
pure et simple. Les colons de l’île de France (Maurice) et ceux de Bourbon
(La Réunion) n'obtinrent qu'un sursis et décidèrent alors de ne pas appliquer
le décret d’abolition.
Le 20 mai 1802, le premier consul de la République, Napoléon Bonaparte,
rétablit partiellement l'esclavage. Les intérêts économiques avaient eu
raison des idéaux révolutionnaires de liberté et de d’égalité. Les colons
de l’archipel des Mascareignes, qui n'avaient pas appliqué le décret de
la Convention nationale, furent évidemment rassurés. Toutes les réformes
de la Révolution furent également supprimées, au grand soulagement de tous
(sauf pour les esclaves!), y compris la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale:
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions
sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
En 1803, le général Decaen envoyé par Napoléon débarqua aux Mascareignes
pour imposer le nouveau régime politique. La colonie fut aussitôt prise
en mains par les administrateurs nommés par Napoléon, qui dirigèrent les
affaires de l’île Bourbon (devenue entre-temps l’île Bonaparte) à partir
de l’île de France.
Mais les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles, se
propagèrent dans l’océan Indien, et ce, d’autant plus que la colonie française
de l’océan Indien ne pouvait que susciter la convoitise des Britanniques.
Comme cette colonie s’étendait sur une grande surface dans l’océan Indien,
c’est-à-dire tout l’archipel des Mascareignes (île de France, île Bonaparte
et île Rodrigues) et tout l’archipel des Seychelles situé plus au nord (voir
la carte 4), elle risquait de nuire considérablement au commerce anglais.
De plus, pendant les guerres napoléoniennes, l’île de France (Maurice) et
l’île Bonaparte (La Réunion) étaient devenues le rendez-vous des corsaires
français qui organisaient des raids fructueux contre les navires commerciaux
britanniques. Il était temps pour les Britanniques de mettre fin à l’hégémonie
française dans cette partie de l’océan Indien.
En 1809, les troupes britanniques commencèrent par occuper l’île Rodrigues,
ce qui devait constituer la première étape dans la conquête de l’archipel
des Mascareignes et de l’archipel des Seychelles. En effet, les Britanniques
avaient rassemblé leurs 10 000 soldats à Rodrigues avant de prendre d'assaut
l'île de France (Maurice) et l'île Bonaparte (La Réunion) en décembre 1810;
ils occuperont l’archipel des Seychelles en 1812 (voir la carte 4). Le dernier
gouverneur français de l’île de France, le général Decaen, dut capituler
au nom de la France, ses forces étant jugées trop inférieures en nombre.
À la fin de l'occupation française, en 1810, la population s'élevait à 73
000 habitants et était constituée à 80 % d'esclaves originaires de l'Afrique
orientale pour la plupart, notamment du Mozambique et de Madagascar.
Selon les clauses du traité de Paris de 1814, les Français perdirent définitivement
l’archipel des Seychelles et l’archipel des Mascareignes à l’exception de
la seule île Bonaparte (La Réunion), rebaptisée Isle of Bourbon par les
Anglais, qui fut rétrocédée à la France. Dans l’ancienne colonie de l’île
de France (Maurice), il ne subsistait de la présence française que le français
et le créole (à base lexicale française). Après seulement deux générations,
la langue véhiculaire issue des esclaves africains ou malgaches et des Français
était devenue la langue maternelle des descendants d'esclaves: le créole
mauricien.
La
colonisation britannique (1810-1968)
Après le traité de Paris, l’île
de France reprit son nom précédent de Mauritius. Dans l’acte de capitulation
de 1810, l’article 8 spécifiait que les colons pouvaient conserver «leurs
religion, lois et coutumes». Bien que le traité de Paris de 1814 ne reprenait
pas réellement cette formulation, le nouveau gouvernement anglais, dirigé
par le gouverneur Sir Robert Farquhar, admit que l'usage de la langue française
constituait l’une de ces «coutumes» que les colons pouvaient maintenir.
En fait, les Britanniques consentirent à ce que les habitants de Maurice
et de Rodrigues continuent d’utiliser leur langue, leur religion, leur code
civil, leurs traditions et leurs douanes. Peu nombreux et n’ayant pas l’intention
d’habiter l’archipel, les Anglais étaient prêts à faire des concessions.
Des changements sociaux et économiques se firent sentir aussitôt. Les fonctionnaires
français furent remplacés par des fonctionnaires anglais au sein de l’administration
et toute l’économie se développa dorénavant dans le cadre de l’Empire britannique.
Beaucoup de Franco-Mauriciens blancs, notamment des grands propriétaires
fonciers et des hommes d'affaires, décidèrent de rester à l’île et poursuivirent
l’exploitation de la canne à sucre avec leur main-d'oeuvre d'esclaves africains
et malgaches. Ces Blancs constituèrent le groupe des Franco-Mauriciens qui
continuaient de parler la langue française. Appuyés par le clergé catholique,
ils opposèrent une résistance opiniâtre aux velléités gouvernementales de
mainmise linguistique. Quant à leurs esclaves, ils furent maintenus dans
leur infériorité sociale et purent continuer à utiliser le créole mauricien.
De toute façon, comme les Anglais ne cherchaient pas à s'installer en grand
nombre à l'île Maurice, les autochtones continuèrent de parler essentiellement
français et créole.
En 1832, le gouvernement colonial anglais imposa une première politique
linguistique: la langue anglaise devint obligatoire pour les Mauriciens
lors de toute communication avec les autorités britanniques. L’année suivante,
l’anglais devint l’unique langue de l’Administration en servant de critère
d’embauche dans les services gouvernementaux.
Le changement le plus important survint en 1835 lors de l’abolition de l’esclavage
dans toutes les colonies britanniques. L’importation d’esclaves avait cessé
depuis 1833 à Maurice alors que la population s’élevait à quelque 100 000
habitants dont plus de 80 000 esclaves. Devant les besoins de main-d’oeuvre
pour faire fonctionner les plantations sucrières, l’Administration anglaise
décida de recourir à des travailleurs indiens rétribués à contrat; c’est
en 1829 qu’eurent lieu les premières tentatives pour importer des travailleurs
agricoles de l'Inde. Entre 1835 et 1865, plus de 200 000 immigrants indiens
et chinois affluèrent à l’île Maurice et changèrent radicalement la composition
ethnique des habitants. Les immigrants indiens, qui étaient de religion
hindouiste ou musulmane, formèrent rapidement la majorité des travailleurs
agricoles. Quant aux Chinois, ils s’ajoutèrent ultérieurement et devinrent
de petits commerçants.
Les nouveaux immigrants asiatiques ne changèrent à peu près rien au rôle
social des langues à l’île Maurice. Les Franco-Mauriciens réussirent à confiner
les nouveaux arrivants dans une infériorité sociale; les Indo-Mauriciens
adoptèrent alors le créole comme langue véhiculaire, qui s’enrichit de mots
anglais ou indiens, eux-mêmes créolisés.
Par ailleurs, en 1841, l’enseignement de l’anglais devint obligatoire au
primaire dans toutes les écoles en plus du français. Les Franco-Mauriciens
protestèrent du fait que les «pauvres négrillons» furent «forcés de crier
toute la journée comme des perroquets des mots barbares», mais rien n’y
fit. Enfin, en 1845, l'anglais devint la langue de la Cour suprême; toutefois,
les tribunaux inférieurs, qui statuaient encore à partir du code de Napoléon,
continuèrent à utiliser le français. Au début du XXe siècle, la population
mauricienne atteignait les 371 000 habitants et la majorité de la population
était déjà constituée d’Indiens. En 1870, l'île perdit sa position stratégique
à l'occasion de l'ouverture du canal de Suez, et cet événement eut pour
effet d’écarter l’île de Maurice de la route des Indes et d’aggraver la
situation socio-économique. Jusqu’en 1903, l’île Maurice et les Seychelles
(voir la carte 5) furent administrées comme une seule colonie par la Grande-Bretagne.
Puis, l’île Maurice affirma de plus en plus son autonomie face à la couronne
britannique. À partir des années trente, des mouvements populaires en faveur
de la démocratisation commencèrent à se manifester et aboutirent graduellement
au droit de suffrage universel et aux élections législatives de 1948. Des
mouvements nationalistes se formèrent et, suite à un référendum, l’île Maurice
devint un État indépendant le 12 mars 1968; il fut doté d’un système parlementaire
de type britannique. Depuis son indépendance, Maurice est un pays souverain
qui fait partie du Commonwealth britannique et, depuis le Ve Sommet d’octobre
1993, la république de Maurice fait également partie de la Francophonie.
4 La politique linguistique
Le statut officiel des langues n’est pas défini dans la Constitution de
l'île Maurice et, par le fait même, reste ambigu. En effet, l’article 49
de la Constitution de 1992 ne traite que de la langue du Parlement.
La langue officielle de l'Assemblée est l'anglais, mais tout membre peut
s'adresser à la Présidence en français.
D’après cette disposition constitutionnelle, l’anglais est la seule langue
de travail de l’Assemblée législative. Dans la pratique mauricienne, l’anglais
est considéré comme la langue officielle écrite, le français et le créole,
comme les langues officielles parlées.
Toutes les lois adoptées par le Parlement sont intitulées: «Acts of Parliament»
et la formule de promulgation est «Enacted by the Parliament of Mauritius».
Ainsi, d’après l’article 49, le français est juste considéré comme une langue
acceptée ou tolérée à l’Assemblée législative. Cependant, les députés peuvent
aussi s’exprimer en créole. Il en résulte, dans les faits, que l’anglais,
le français et le créole sont tous trois utilisés au Parlement. Seuls les
députés d’origine créole s’expriment parfois en français et surtout en créole,
tandis que les députés indo-mauriciens s’expriment presque exclusivement
en anglais. Les faits démontrent que l’anglais est plus souvent utilisé
que le français et le créole à la fois; mais le créole est plus fréquent
que le français.
Les lois adoptées avant 1814 sont rédigées en français ainsi que tous les
modifications à ces mêmes lois. Celles adoptées après 1814 sont rédigées
exclusivement en anglais. Autrement dit, les lois modernes sont en anglais,
les lois anciennes et leurs modifications contemporaines, en français. De
façon générale, les politiciens s’expriment en créole auprès de leurs électeurs,
en anglais lorsqu’ils s’adressent à toute la population, en une langue indienne
— surtout le bhojpouri et l’ourdou — lorsqu’un politicien indo-mauricien
s’adresse aux membres de sa communauté.
Pour le gouvernement mauricien, l'anglais et le français sont les langues
officielles de facto, mais aucun texte ne le proclame formellement.
La loi autorise les Mauriciens à s’exprimer dans l’une des trois langues
officielles de la justice: l’anglais, le français et le créole. En réalité,
le français reste la langue la plus utilisée dans les tribunaux; il est
suivi du créole et enfin de l’anglais. Les juges rendent généralement leurs
sentences en français, moins souvent en anglais et rarement en créole. Dans
toute procédure écrite, la sentence peut être rédigée en anglais ou en français.
Mais les cours d’appel, notamment la Cour suprême du pays, n’utilisent que
l’anglais (depuis 1845). Les Franco-Mauriciens et la plupart des créolophones
s’expriment en français dans les cours de justice alors que les Anglo-Mauriciens,
les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens s’expriment en anglais.
Les langues de l’Administration
Les fonctionnaires utilisent
généralement le français ou le créole comme langue de travail. Lorsqu’ils
s’adressent oralement aux citoyens, ils le font normalement en créole ou
en français, mais ils passeront à l’anglais si cela est nécessaire (surtout
à l’intention des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens). Les documents
officiels du gouvernement sont généralement rédigés en anglais seulement.
Dans les administrations municipales, les hôpitaux ou autres établissements
de santé, les langues utilisées sont toujours le créole et le français.
On parlera anglais seulement si cela paraît nécessaire. Bref, l’usage spontané
est d’employer le créole, puis le français ensuite. L’anglais est réservé
aux demandes expresses, notamment avec les citoyens d’origine indienne ou
chinoise.
En ce qui concerne la toponymie, les noms de lieu sont très majoritairement
d'origine française, mais un certain nombre de ceux-ci ont été jadis traduits
par l'Administration britannique; d'où les inscriptions toponymiques bilingues
à l'île Maurice. Le bilinguisme français-anglais est presque la règle sur
les plaques odonymiques (rues), mais l'ensemble de la signalisation routière
est en anglais.
Ainsi, dans l’administration, on constate que l’anglais est peut-être la
langue de l’État, mais pas celle de la population qui, d’ailleurs, est généralement
plus favorable au français qu’à l’anglais.
Les langues dans l’enseignement
L’emploi des langues dans l’enseignement
primaire est réglé par l’Education Ordinance de 1957, mais les Mauriciens
en ont décidé autrement. Ainsi, à la maternelle, toutes les langues sont
permises (incluant les langues indiennes), mais il n’existe que des écoles
maternelles en créole et en français.
Au primaire, toutes les langues sont autorisées, mais dans la pratique tout
le premier cycle du primaire ne se fait qu’en créole et en français. Au
second cycle, l’anglais est obligatoire, mais les écoles continuent généralement
de ne dispenser les cours qu’en français et en créole.
Par contre, au secondaire, l’anglais devient une langue d’enseignement courante,
statut qu’il partage avec le français et le créole. Cette prédilection pour
le français à l’école de la part des parents créolisants s’explique par
le fait que le créole est très apparenté au français, ce qui contribue à
sa compréhension. Par contre, en ce qui a trait à l’anglais, en raison de
l’absence de liens de parenté, la connaissance de celui-ci reste assez rudimentaire.
L’anglais devient très important au secondaire en raison surtout des examens
de sortie qui sont en anglais. Quant aux langues indiennes, elles sont très
largement négligées par les principaux intéressés eux-mêmes. Ils jugent
la connaissance de leur langue ancestrale peu utile dans le contexte mauricien;
la plupart croient même que la connaissance du français demeure préférable
aux langues indiennes, une fois, bien sûr, l’anglais acquis.
Il faut comprendre que la loi prescrit l’enseignement de l’anglais dès le
primaire, mais ce sont les parents et les comités de parents qui décident
du dosage des langues utilisées. Dans la plupart des écoles, l’anglais est
balayé sous le tapis au profit du français, les parents préférant conserver
l’anglais pour le secondaire, une fois acquis les rudiments du français
oral et écrit. Cette pratique n’a jamais été normalisée par le gouvernement
qui donne sûrement ainsi son accord tacite.
Il en est de même à l’université: on enseigne dans l’une ou l’autre des
trois langues, selon la classe sociale du professeur. Ainsi, à la fin de
ses études secondaires, l’élève mauricien est généralement trilingue.
Pour ce qui est des langues indiennes comme le bhojpouri, le tamoul, l’ourdou,
etc., elles ont été introduites au primaire à partir de 1940 comme matière
facultative pour les élèves indo-mauriciens à la place des leçons de catéchisme
des élèves chrétiens (et parlant créole). Lorsque les élèves suivent ces
cours dits de «langues ancestrales», ils doivent apprendre l’alphabet latin
qu’ils ne connaissent pas, ainsi que, selon le cas, l’alphabet dévanâgari
ou tamoul ou bhojpouri, etc., mais ils doivent aussi apprendre le français
et l’anglais. Cette situation devient tellement lourde pour les Indo-Mauriciens
que plusieurs abandonnent et se contentent du français et de l’anglais.
La vie économique et l’affichage
L'unilinguisme anglais dans
l’affichage n'existe que pour les édifices gouvernementaux et il n'est
pas fréquent, le bilinguisme anglais-français étant généralement la règle.
Quelques ministères (comme les Postes) et les banques adoptent même l'unilinguisme
français.
Les langues de la PUBLICITÉ commerciale sont l'anglais (normalement), le
français (moins fréquent) et le créole (plutôt exceptionnel). Le publicitaire
utilise la langue de son choix et tout dépend du groupe à qui on s'adresse,
mais également du caractère du produit et du lieu, ainsi que du véhicule
publicitaire. On retrouve presque de tout : des affiches bilingues anglaises-françaises
ou françaises-créoles, des affiches unilingues françaises ou créoles, mais
peu d'affiches unilingues anglaises. Cette situation n'est pas surprenante
quand on sait que l'anglais est la langue maternelle de moins de 3000 personnes
à l'île Maurice. En schématisant, on pourrait dire que Maurice est un cas
intéressant de bilinguisme dans l'affichage. Les panneaux routiers sont
toujours en anglais, mais les panneaux «privés» (du genre «maison à vendre»,
«chambres à louer», les enseignes des boutiques comme les «tabagies», etc.)
sont en français. Parfois, les deux langues sont utilisées, mais pas pour
exprimer les mêmes messages, sauf pour les panneaux destinés aux touristes.
En réalité, le français, le créole et l'anglais se sont réparti, de façon
fonctionnelle, le domaine de la publicité commerciale. Le français, la langue
la plus fréquente, sert surtout à publiciser les événements culturels,
les annonces religieuses de l'Église catholique, les produits de luxe,
les biens de consommation des petites et moyennes entreprises, les films
(français) à l'affiche dans les cinémas. Bien qu'il soit moins répandu,
l'affichage en créole est utilisé pour les messages politiques, pour les
informations ayant trait à la sécurité publique, pour les produits de consommation
de base, pour les slogans diffusés par certaines institutions religieuses
et d'autres organismes non gouvernementaux. Quant à l'anglais (encore moins
fréquent), il se limite à la publicité des produits technologiques (mécanique,
électronique, informatique), à celle des boîtes de nuit ainsi qu'aux messages
destinés aux touristes. Par ailleurs, les phénomènes d'emprunt sont fréquents,
de même que l'alternance linguistique (mélange des langues). Bref, la non-réglementation
dans le domaine de l'affichage reflète le multilinguisme de l'île Maurice,
mais aussi le caractère fonctionnel de chacune des langues dans l'affichage.
Quant aux MÉDIAS ÉCRITS, ils sont massivement francophones. Mentionnons
les titres suivants: Plus Dimanche, Business Publications Ltd, Financial
Year Book, Business Mag, Magazine d'économie et de politique, The Chinese
Daily News, L’Express, Le Mauricien (trilingue), Le Militant Magazine, Le
Socialiste, Star (français et anglais) et La Vie catholique. Pour ce qui
est des médias électroniques, ils sont en français, en anglais et en créole
mauricien. Le réseau MBC (Mauritius Broadcasting Corporation) est en anglais,
mais TV5 et RFO-Réunion sont en français. Depuis quelques années, la télévision
de langue anglaise supplante le français en raison des émissions et des
films américains. Les radios privées diffusent en créole mauricien.
Étant donné que les Mauriciens d’origine indienne sont relativement nombreux,
on peut être surpris de l’absence de leurs langues dans la politique linguistique
de ce pays. C’est que la perception des langues indiennes est claire pour
la plupart des Mauriciens, autant de la part des créolisants que des Indo-Mauriciens
eux-mêmes: ces langues servent seulement d’instrument d’identité communautaire,
et elles vont bientôt disparaître de l’île. Dans ces conditions, on voit
mal pourquoi le gouvernement s’en mêlerait et tenterait de les sauvegarder.
Les pratiques actuelles ne semblent pas brimer les Mauriciens qui trouvent
avantageux d’utiliser leur langue maternelle (créole ou langues indiennes)
quand bon leur semble et de recourir à deux langues supra-communautaires
très standardisées dont la connaissance ne connaît pas de frontière ethnique.
En attendant, pour tous les Mauriciens, le trilinguisme créole-français-anglais
est perçu comme allant de soi et ne saurait être remis en question.
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